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Commémorer Mai 68?

9782072786402
Commémorer Mai 68? | Gallimard [Folio]

La sacralisation du témoignage

« [D]ans le miroir de l’Histoire, les individus n’ont pas d’autres recours que de s’observer, puis de se souveniri. » Sans désamorcer cette idée, l’anthologie présentée par Sophie Doudet nous rappelle que Mai 68 est avant tout une affaire de parole, une volonté de témoigner. En fait, Commémorer Mai 68? nous offre un aperçu du climat affectif de l’époque et trace un schéma d’expériences individuelles mobilisant des idées et des images, lesquelles sont légitimées, invalidées, justifiées, accusées ou fusionnées dans le creuset de la mémoire collective.

En plus d’ouvrir l’anthologie, « La métamorphose de la commémoration » de Pierre Nora tient lieu de guide pour le lecteur, car ce texte annonce l’immémoriale figure de Narcisse, centre d’irradiation vers lequel convergent « Le priapisme du gauchisme » d’Antoinette Fouque et « Individualisme et révolution » de Gilles Lipovetsky : « Nous avons basculé en 1968 dans une nouvelle organisation libidinale introduite par Freud, cinquante ans plus tôt, au titre du narcissisme. [] voici l’ère des pouvoirs, des identités, des souverainetés, l’ère de démocratisation narcissique de la monarchie absolue []ii. » La ligne d’analyse de Nora est à rapprocher de celles de Fouque et de Lipovetsky. L’historien s’attache à montrer que Mai 68 marque l’avènement d’une société réflexive, « présentocentriste », autosuffisante et repliée sur elle-même, dans laquelle la commémoration est autoréférentielle et « l’événement est à lui-même son propre événementiii ». De la même façon que la mythologie créée à partir d’un événement supplante l’événement lui-même, la mémoire individuelle des témoins vient à prendre le pas sur l’Histoire : « C’est la dynamique même de la commémoration qui s’est inversée, le modèle mémoriel qui l’a emporté sur le modèle historique, et avec lui, un tout autre usage du passé, imprévisible et capricieux. […] C’est le présent qui crée ses instruments de commémoration, qui court après les dates et les figures à commémorer […]iv.

Disons-le à l’aide d’un raccourci : « La révolte contre la culture » de Sartre constitue l’autre « grand attracteur » de l’anthologie. Sous la lunette idéologique, le philosophe se livre à une analyse classique de cette période : « Mai 68 a été, en premier lieu, la révolte des étudiants contre la culture bourgeoise puis, un peu après, le plus grand mouvement de grèves qu’a connu la Francev.  » Le découpage social que nous présente l’auteur de Huis clos lève le voile sur une double dualité : « Il existe donc deux types de culture et partant deux justices : la culture bourgeoise, complexe et différenciée, n’en est pas moins fondée sur l’oppression-répression et l’exploitation qu’elle justifie; la culture populaire fruste, violente et peu différenciée est pourtant la seule valable : elle est fondée sur la réclamation de la liberté plénièrevi. » Par voie de conséquence logique découlerait le refus radical de l’exploitation, moteur auquel tourneraient les mouvements sociaux de Mai 68 : « Mais lorsque les masses atomisées, lorsque chacun s’y sent seul et à demi résigné par cette impuissance, cette pensée [le refus de leur condition] ne leur apparaît pas clairement : elle est masquée par l’idéologie bourgeoise qui sépare et justifie les séparations. Cependant en 68 un changement de la conjoncture entraîna chez les travailleurs un refus concret, daté, et les solitudes firent place au groupe dont le comportement exprime le refus radical de l’exploitationvii. »

L’imaginaire, dans le sens le plus vaste du mot, a souvent été utilisé pour décrire Mai 68, moment déterminé par « l’explosion de l’imaginaire, […] l’irruption de l’imagination sur la place publiqueviii». Ceci admis, il importe de nous interroger plus avant sur le sens et la portée d’un événement semblable. Sans faire le tour des interprétations qui ont tenté d’expliquer Mai 68, l’ouvrage présenté par Sophie Doudet nous offre suffisamment de matière pour comprendre comment les pratiques imaginatives (comme l’idéologie) construisent différents types de récits. Commémorer 68? propose au lecteur profane différents discours qui lui permettent de dégager les significations socio-historiques de la parole collective qui a jailli de cette époque.

Alexandre Laliberté

i Pierre Nora, Annie Le Brun, Jean-Paul Sartre, et al., Commémorer Mai 68?, Paris, Gallimard (Folio Le forum), 2018, p. 10.

ii Antoinette Fouque, « Le priapisme du gauchisme », dans Commémorer Mai 68?, op.cit., 2018, p. 66.

iii Pierre Nora, « La métamorphose de la commémoration », dans Commémorer Mai 68?, op.cit., p. 20.

iv Ibid., p. 34.

v Jean-Paul Sartre, « La révolte contre la culture », dans Commémorer Mai 68?, op.cit., p. 46.

vi Ibid., p. 49.

vii Idem.

viii Bronislaw Baczko, Les imaginaires sociaux, Paris, Payot, 1984, p. 12.

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