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Georges Perec et le travail de Sisyphe

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L’art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demande | Éditions Seuil

Georges Perec et le travail de Sisyphe

003812131Georges Perec faisait partie de l’Oulipo, un groupe composé d’auteurs et de mathématiciens qui s’adonnaient à de multiples expériences littéraires. Selon l’un de ses fondateurs, Raymond Queneau, les membres du groupe se définissaient comme « des rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortiri ». On pourrait classer L’art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation ii parmi les exercices d’écriture à contrainte auxquels s’est livré Perec. Le projet de l’auteur consistait à explorer les potentialités littéraires de l’organigramme, à créer une machine, pense-t-on, narrative et défectueuse, enchaînant le protagoniste à un véritable travail de Sisyphe.

L’annonce du parcours narratif laisse présager la plus grande banalité : « Ayant mûrement réfléchi ayant pris votre courage à deux mains vous décidez à aller trouver votre chef de service pour lui demander une augmentationiii. » C’est à ce moment que s’actionne l’engin infernal à « prévoir le déroulement favorable des opérations [qui] implique la complicité bénéfique mais hautement improbable de tout un ensemble d’élémentsiv », déterminer l’heure idéale pour tirer le maximum des fonctions administrativo-hiérarchico-professionnelles du chef de service, analyser les réactions du dirigeant face aux demandes d’augmentation du protagoniste, envisager les éventualités les plus « vraisemblables », choisir des stratégies pour atteindre l’objectif visé, etc. Perec dépose du sable dans l’engrenage narratif de sorte que l’entreprise du protagoniste devient vaine et inutile : l’action s’enchaîne par séquences répétitives et n’aboutit à aucun résultat concluant. La circularité de l’intrigue laisse tout de même entrevoir les dédales du monde administratif, où une infinité de variables et d’obstacles rendent l’accomplissement d’une simple tâche impossible : « votre chef de service qui voit où vous voulez en venir vous arrête en vous demandant s’il s’agit d’une question T 60 de deux choses l’une ou il s’agit d’une question T 60 ou il ne s’agit pas d’une question T 60 mais vous ne savez pas ce qu’est une question T 60 et je ne peux malheureusement pas vous aider ne le sachant pas moi-même donc vous répondez au hasard et évidemment vous répondez qu’il s’agit effectivement d’une question T 60 mais s’exclame alors votre chef de service éclatant d’un rire vachement sardonique mais s’il s’agit d’une question T 60 cela n’entre pas dans mes attributions allez voir la section AD 4 […] il ne vous reste plus qu’à vous lever qu’à remercier votre chef de service […] et aller chercher la section AD 4 que vous ne trouverez évidemment pas […] vous errerez donc de section en section puis vous reviendrez voir votre chef de servicev ».

Les lignes générales de cette « sèche démonstrationvi », pour le dire avec le narrateur, sont placées sous le signe de l’ironie. L’apparente complexité du labyrinthe narratif dans lequel s’engage le lecteur est démentie par le narrateur : « admettons pour simplifier car il faut toujours simplifier sinon l’on finirait par ne plus s’y retrouvervii ». Le lecteur se doute bien que l’énoncé n’est pas pris en charge par l’instance d’énonciation, laquelle affirme le contraire du sens littéral. Toutefois, la suprême ironie réside peut-être dans le fait que Perec met en place un système de règles et de directives administratives qui deviennent l’instrument du désordre qu’il est censé conjurer. Représentée schématiquement par un organigramme défectueux, la trame narrative se bousille d’elle-même, privant le « héros salarié » d’un quelconque dénouement. De plus, l’accumulation excessive des conditions de réalisation de l’objectif visé (obtenir l’augmentation salariale) diminue progressivement les chances de succès du protagoniste.

La grande réussite de L’art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation, outre la prouesse de l’auteur d’avoir fait fi de la ponctuation, est d’avoir introduit l’extraordinaire au cœur même d’un milieu que le lecteur perçoit d’emblée comme ordinaire : le bureau, dans lequel se déroulent des séries événementielles ordinairement possibles et normalement attestables. Dans l’arène textuelle, Perec relâche un véritable monstre de l’absurde possédant un appétit effréné pour les hypothèses invraisemblables, les calculs loufoques et les codes administratifs irrationnels. Si l’œuvre provoque un rire certain chez le lecteur, elle n’est pas sans exprimer le jugement sévère que porte Perec sur le milieu du travail. En effet, le travail est vu comme inutile, avilissant et exigeant la soumission de l’employé.

Alexandre Laliberté

i Raymond Queneau, Abrégé de littérature potentielle, Paris, Mille et une nuits, 2002, p. 6.

ii Georges Perec, L’art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation, Paris, Fayard (Signatures points), 2010, 71 p.

iii Ibid., p. 7.

iv Ibid., p. 59.

v Ibid., p. 38.

vi Ibid., p. 8.

vii Ibid. p. 41.

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