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« La culture du narcissisme » de Christopher Lasch

Dans le palais des miroirs

Dans La culture du narcissisme, Christopher Lasch réinterprète l’une des figures directrices de la psychanalyse, Narcisse. Bien qu’il s’inspire de la métapsychologie freudienne, le sociologue construit un cadre théorique élastique en n’enfermant pas la notion de spécularité dans des définitions trop restrictives. Il ne s’agit pas ici de rendre l’analyse perméable à toutes les incohérences conceptuelles, mais de forger un instrument méthodologique capable de faire migrer le narcissisme dans le domaine de la sociologie sans sacrifier les particularités constitutives qui lui ont été accordées par les psychanalystes. Pour Lasch, le narcissisme pathologique et ses rejetons (le mécontentement diffus et l’insatisfaction existentielle) répondent à des contingences sociales. Référant à Freud, il souligne que « la santé psychique et la maladie mentale forment un continuum, permet de voir névroses et psychoses, comme étant, en un sens, l’expression caractéristique d’une culture donnéei ». L’essayiste a soin de souligner que les « investigations cliniques constituent une mine indispensable d’idées lorsqu’on a compris que l’inconscient représente la modification de la nature par la culture, la pression de la civilisation sur l’instinctii ».

Il n’est pas inconsidéré d’attribuer le label narcissique à la société américaine moderne. Enrubanné dans une perspective sociologique, le narcissisme est révélateur de changements sociaux. Suivant les bouleversements politiques des années 1960, les Américains se seraient tournés vers des intérêts personnels. Le « nouveau » Narcisse est incarné par un individu voulant se faire admirer plutôt qu’estimer, désirant objectiver sa propre expérience, tendant à rêver de gloire et de renommé, ayant une peur de la mort, ressentant une perte de confiance envers l’avenir, préconisant l’hédonisme du présent en lieu et place de la morale du travail, etc. Sans établir l’inventaire achevé des traits de la personnalité égocentrée de l’homme moderne, Lasch nous montre qu’en deçà de ceux-ci, il y a quelque chose de plus fondamental, un monde dont « les formes prépondérantes de la vie sociale encouragent de nombreuses configurations du comportement narcissiqueiii ». La teneur sociale du narcissisme nous renvoie, par exemple, à la montée de la bureaucratie, au culte de la consommation qui stimule le désir d’accomplissement personnel, à l’industrie de la publicité qui encourage le souci de l’apparence et aux conditions changeantes de la vie familiale : « C’est la structure particulière de la famille américaine, effet de la transformation des modes de production qui, à son tour, a donné naissance aux types psychologiques associés au narcissisme pathologique […]iv. » Pour simplifier à l’excès, Lasch lie le narcissisme « social » au capitalisme et à ses principes fondamentaux : « la société capitaliste moderne provoque et renforce les traits narcissiques en chacun de nous. Elle le fait de nombreuses façons : en montrant le narcissisme de manière éclatante et sous des formes extrêmement séduisantes, en affaiblissant l’autorité des parents […] et, surtout, en créant tant d’occasions d’assujettissement à la bureaucratiev. » Au final, le capitalisme « a donné naissance à une nouvelle culture, la culture narcissique de notre temps, qui interprète l’individualisme prédateur de l’Adam américain dans un jargon à résonnances thérapeutique; celui-ci vante le solipsisme plutôt que l’individualisme, et justifie l’absorption en soi-même comme une ‘’ prise de conscience’’ révélant une véritable ‘’authenticité’’vi. »

Réévaluer une figure mythologique comme celle de Narcisse à l’aune de la sociologie n’est pas sans risques, mais Lasch ne néglige aucune précaution théorique. En effet, l’auteur a bien conscience que le modèle psychanalytique du narcissisme auquel il emprunte des éléments représente « un concept qui ne nous fournit pas un déterminisme psychologique tout fait, mais une manière de comprendre l’effet psychologique des récents changements sociauxvii ». Observons, au surplus, que l’essayiste n’avive ni ne maximise l’opposition entre la sociologie et la psychanalyse, ce qui n’est pas sans produire des retombées théoriques importantes. Dans l’avancement de ce vaste projet, amorcé par Freud, que l’on nomme anthropologie psychanalytique, c’est-à-dire la discipline tâchant de saisir le mouvement social par celui de l’inconscient, La culture du narcissisme de Christopher Lasch joue un rôle non négligeable.

Alexandre Laliberté

i Christopher Lasch, La culture du narcissisme, Paris, Flammarion (Champs), 2018, p. 67.

ii Ibid., p. 68.

iii Ibid., p. 158.

iv Ibid., p. 280.

v Ibid., p. 364.

vi Ibid., p. 343.

vii Ibid., p. 90.

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