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Nick Cave, Mercy on me de Reinhard Kleist

9782203164321
Kleist, Reinhard – Nick Cave, Mercy on me | Casterman

Tout-puissant

nick-caveHonoré plusieurs fois pour son travail, Reinhard Kleist s’est taillé ces dernières années une place de choix sur la scène de la bande-dessinée allemande. Feuilletez son dernier album et vous constaterez de toute évidence pourquoi. Le portrait, dans la maîtrise du trait, est troublant: cheveux électriques, joues maigres, nez arqué, sourcils froncés et des lèvres molles qui traduisent l’insatisfaction, l’écœurement. Après Johnny Cash et Fidel Castro, Kleist a vraisemblablement choisi un sujet au physique atypique et aux abîmes des plus insondables: Nick Cave, « prince des ténèbresi ».

De Melbourne, où il fonde son premier groupe post-punk (The Boys Next Door, qui deviendra bientôt Birthday Party), à Londres, où il s’entoure finalement des Bad Seeds qui partagent encore la scène avec lui aujourd’hui, Kleist retrace les errances de Cave. Il va sans dire, l’artiste a la bougeotte. Non seulement autour du globe mais aussi à travers son écriture, Nick Cave cherche constamment à battre de nouveaux sentiers. De toute l’œuvre musicale qui en résulte à ce jour, Kleist choisit d’explorer les propositions les plus surréalistes, les plus sombres. En cinq tableaux, il dévoile ainsi autant de visages – des fabrications davantage mythiques que biographiques – d’un artiste inclassable.

Avec une intention rétrospective, le bédéiste engage un dialogue entre l’homme et son œuvre. La construction est en effet ingénieuse : différents personnages issus des chansons de Nick Cave prennent vie en-dehors de lui et s’adressent directement à leur créateur. Ils cherchent à sonder leur douleur, à comprendre la violence : pourquoi m’as-tu « froidement laissé creverii »? Pourquoi m’as-tu doté d’un destin aussi tragique, sacrificiel? Cave leur répond qu’il ne pouvait en être autrement et, de toute façon, que leur mort n’est pas une finalité puisqu’ « une chanson est immortelleiii ». Érigé d’abord en Dieu de sa création, celle-ci finit toutefois par absorber Nick Cave tout entier : les limites entre la réalité et la fiction deviennent indéchiffrables. L’album culmine dans une scène apocalyptique de l’ordre du jugement dernier où toute une vie et un rapport au monde sont mis en perspective.

Reinhard Kleist trouve le ton juste, à la fois diabolique et cowboy, pour laisser surgir son personnage dans toutes ses nuances. Déformée au gré des chansons, la réalité qu’il peint en noir et blanc est souvent sombre et glauque, mais aussi d’une beauté incandescente. Le bédéiste maîtrise cette faculté ô combien efficace de contracter ou d’étirer le temps, et ce d’une case à l’autre. Raccordés judicieusement grâce à la musique, les tableaux s’entrechoquent et les visages de Nick Cave se superposent. La suggestion des dessins est puissante : tandis qu’un « distant thunder rumble, rumble, rumble hungry like the beastiv », la musique se fait pratiquement entendre, ressentir. Les mélomanes seront conquis.

Virginie StPierre

iReinhard Kleist, Nick Cave. Mercy on me, Paris, Casterman, 2018, p. 267.

ii Ibid., p. 286.

iii Ibid., p. 289.

iv Ibid., p. 181.

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