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Poésie nature

Le Mois de la Poésie bat son plein et l’occasion est trop belle pour ne pas vous parler de deux recueils particulièrement fameux. Le premier, Expo habitat de Marie-Hélène Voyer, se retrouve d’ailleurs parmi les finalistes du Prix des Libraires 2019 dans la catégorie poésie. Publié par la maison des grands espaces (La Peuplade), il fait du territoire le socle de nos existences. Pour sa part, L’Oie de Cravan offre, avec Chansons transparentes de Jonas Fortier, un petit ovni littéraire qui, il y a fort à parier, vieillira en beauté.

Expo habitat

9782924898123

Voyer, Marie-Hélène

Expo habitat
La Peuplade

Dans la poésie de Marie-Hélène Voyer, la campagne est un endroit de contradictions : un lieu vaste et pourtant si petit, ainsi astreint à lui-même. Le lieu de toutes les conquêtes et de toutes les libertés, et pourtant d’un ennui toujours pareil au même. La vie spontanée y côtoie la menace constante de la mort, des dangers, des « drames possibles ». Il ne suffit que d’un incendie, comme celui qui dévora la ferme familiale des Voyer au Bic, pour changer l’immuable en impermanence. Ceux qui ont grandi dans une ruralité semblable se retrouveront particulièrement dans l’écriture des « épivardages » et des « élancements » de la poète. Ils retrouveront l’environnement immédiat de leur enfance, le terrain, le voisin, le rang – autant dire le monde entier – et l’écho de la force que ça prend, pour vivre cette vie-là.

Les poèmes d’Expo habitat portent des titres d’une simplicité prodigieuse : « Hangar », « Champ du nord », « Île aux amours », « Espace client », « 4 et demi ». À travers eux, on grandit sur la rive sud, on remonte le fleuve, on accouche à regret sur le Boulevard Hamel, on lit l’Amérique dans les slogans des plaques de char. La puberté, les départs, les euphories et les déceptions d’une existence sont ainsi racontés à travers le territoire et ses saisons. De cette façon, le recueil se laisse lire aisément d’un bout à l’autre, comme une histoire. L’auto qui roule sur la 132, les paysages qui se succèdent, le regard franc qui s’attarde ou qui glisse battent immanquablement la mesure.

Puis, Marie-Hélène Voyer nous entraîne peu à peu sur un territoire qui serait davantage de l’ordre de l’invention. Son écriture se fait plus suggestive : c’est une invitation à habiter, à s’interroger sur les pleins et les creux du territoire que nous faisons, et qui nous fait. Sur nos villes fantômes, nos violences paysagères, mais aussi sur ces tanières chaudes où « nous rêverons encore ». Parce qu’il en va d’un besoin impérieux qui prend racine dans le bien commun : « il le faudrait » bien, commencer à habiter ensemble.

Chansons transparentes

9782924652176

Fortier, Jonas

Chansons transparentes
Oie de Cravan

Le titre évocateur est transcrit, sur la couverture du recueil de Jonas Fortier, dans une goutte d’eau. Car ici, la nature est aussi une musique, voire une liturgie: une chanson transparente. La pluie, la montagne, l’arbre, le vent sont autant de personnages changeants au gré du vieillissement, des pertes, des angoisses et de l’ennui. Leur présence perpétuelle a toutefois quelque chose de rassurant, repousse la solitude et prouve qu’une force vitale perdure, coûte que coûte. Éthérés et transcendants, les poèmes s’interrogent ainsi souvent sur ce qu’on ne voit pas, fouillent la résilience et cherchent le point d’équilibre.

Plus hermétique que celui de Marie-Hélène Voyer, le recueil de Fortier se déploie peut-être simplement dans une temporalité différente, dilatée, qui commande la patience. Néanmoins, on le lit lui aussi du début à la fin ou, devrais-je plutôt dire, de haut en bas, sans se fatiguer. La verticalité des poèmes est en effet flagrante sur la page même: le titre se perche tout en haut, et il faut baisser les yeux bien bas pour lire les petits « psaumes pour Léna ». Dans ce dialogue entre la terre et le ciel, on assiste peut-être à la découverte d’un nouveau langage pour dire le spirituel.

Dans les dernières pages, Fortier semble nous guider vers la sortie, en nous rappelant tranquillement au réel. On se retrouve à la « Baie des chaleurs », devant un « tu » pour qui l’adresse se fait davantage personnelle, confidente. Le ciel porte à nouveau le nom d’un jour de la semaine et l’arbre est un merisier.

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